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samedi 6 mai 2017

Soutien social et solidarités : pour une conjuration de la violence

Ces piliers qui encadrent le travail aujourd'hui.

La révision générale des politiques publiques lancée le 10 juillet 2007 qui va "fêter" ses 10 ans avait trois objectifs: mieux adapter les administrations aux besoins des usagers, valoriser le travail des fonctionnaires, réduire les dépenses publiques pour revenir à l’équilibre budgétaire. Faire mieux et moins chers. Comment faire mieux avec moins de moyens et moins de ressources humaines? Comment repenser structurellement un système en respectant la dimension "historico-culturelle" édifiée jusque là ? 
La loi travail (adoptée le 8 août 2016) quant à elle, reprend semble-t-il toutes les recommandations de la commission européenne depuis 2012, sous peine de sanction  correspondant à 0,5% du PIB soit 10 milliards d'euros. Suivent donc une série de recommandations  qui pourraient être résumées ainsi :
1-Réviser le cadre juridique qui régit le contrat de travail
2-Permettre aux entreprises de moduler leurs effectifs de manière flexible et, déroger aux 35h au cas par cas, avec les partenaires sociaux.
3-Donner plus de latitude aux entreprises afin d'adapter le salaire et le temps de travail aux exigences économiques.

Quels effets sur la santé des travailleurs ?

L'expérience de cet agent reçu au sein de la consultation, évoquant la "liquidation" de la culture de son administration, témoigne des effets de la négation, dans la mise en oeuvre du processus de changement, de la spécificité de son travail, du lien qui l'unissait à ses collègues et des règles de métier. Toute l'identité, dans son acception sociologique (collective et multiple) et psychologique (unique et personnelle) est  ébranlée.  Alors fait-on mieux? Le "mieux" serait semble-t-il évalué, avec un critère unique, l'économie financière, mais est-ce au prix du sacrifice de la culture de métier? Économie de moyen, économie de l'humain, de son patrimoine culturel. Qu'en est-il de l'économie psychique des individus ?

Cet agent évoque une direction nommée afin d'impulser une nouvelle culture, celle du "mieux et moins chers", niant l'histoire de l'institution, son projet, ce qui la définie. On formule des équivalences réductrices : travail = production, en oubliant  l'antique distinction entre poïesis et praxis,  "travail production et  travail action". On associe des notions antagonistes : culture et efficacité, en confondant appréciation qualitative et logique quantitative.  En détournant le sens des mots, en opérant un glissement sémantique, les repères sont brouillés.


Ce que travailler veut dire :

Afin de clarifier le malentendu qui inaugure le projet relatif aux politiques "gestionnaires", Christophe Dejours rappelle le tournant décisif des années 2000 avec l'avènement de l'évaluation individualisée des performances, qui a eu un retentissement multiple sur les individus et leur rapport subjectif au travail. Tout d'abord, selon l'auteur cette méthode n'apprécie en réalité rien d'autre qu'une part du résultat du travail, sans jamais se préoccuper du travail lui-même; les grilles d'évaluation en attestent et le manque de latitude décisionnelle des travailleurs pour interroger ces outils, également.
 Pour qualifier le "travail réel" dont une large partie échappe à la prescription, on est amené à s'intéresser à l'investissement subjectif du sujet. Ce dernier fait l'expérience de l'écart existant entre ce qui est prévu par la prescription et la réalité des exigences du travail, qui échappe pour une large partie à la maîtrise, se faisant  donc connaître au sujet sous forme de l"échec", c'est à dire ce qui résiste aux référentiels (imprévus, manque de temps, panne, absence de collègues...). Pour combler ainsi l'écart entre prescrit et réel, afin que le travail soit fait, le sujet doit mobiliser toute son ingéniosité, son style professionnel (Yves Clot), ses habiletés, pour dépasser les imprévus, les contre temps ou l'absence de moyens. 

L'autre particularité de l'évaluation individualisée des performances est sa fonction destructrice des solidarités, des coopérations, par l'introduction de la compétition, sur fond (social) de crise de l'emploi et d'économie de moyens. Ce point là, est pour Christophe Dejours, un dés éléments qui conduit à l'affaiblissement des "mécanismes de défenses collectifs" qu portaient les solidarités au travail. Ce phénomène  participe au même titre que la généralisation des nouvelles technologies de l'information et de la communication (internet, smart phone...) à l'organisation des leviers de l'aliénation et de l'explosion des problématiques psychiques en lien avec le travail.

Un enjeu de société?
Student's March, police used water cannon against the student protesters in Chile.
C'est à la culture que s'attaque en premier lieu la barbarie, dit-on. Afin d'éliminer ce qui fait lien en permanence entre les individus, leur histoire commune, leur langage, leur identité. En définitive, ce que l'on qualifie dans une république de "concorde sociale". En niant le lien, l'attachement qu'une personne a construit, noué avec son travail, et qui lui permettait de s’investir dans une relation de qualité, c'est l'humain dans son intégrité psychique et affective qui est nié, car "il n'y a pas de dévouement sans affect" (2). Le système de valeurs des travailleurs, qui sédimente leur appartenance à une communauté, n'est pas assez souvent reconnu. On vient donc supprimer un "objet d'investissement psychique" sur lequel reposait la stabilité de l'individu, son identité. Toute tentative de défense de la dimension identitaire est alors qualifiée de résistance, d'inadaptation au changement, de positionnement figé, contre-productif. 

"La convergence des intelligences n’est pas donnée comme un cadeau de la nature, elle se construit dans un espace de délibération où l’on confronte les différentes manières de travailler, où chaque équipe forge des règles qui visent l’efficacité mais aussi le vivre-ensemble". (Christophe Dejours.) (3)

A l'heure où l'on parle de repli identitaire, de repli communautaire excluant, l'appartenance à cette communauté de valeurs-travail "inclusive" (par ex du point de vue religieux, ethnique, sexuel...) est cimentée par des notions fortes, une référence partagée au "bon boulot": la qualité d'un service public, d'un travail bien fait, une référence à la beauté du geste, qui fait sens.


La récente étude menée par la CFDT, "Parlons travail" (4) révèle que 35% des salariés français pense que le travail nuit à leur santé, selon l'OMS (5) (étude menée entre 20010 et 2014) les pensées suicidaires attribuées au travail ont augmenté de 8 points, selon l'Institut de Veille Sanitaire (6) 1/4 des hommes et 1/3 des femmes souffrent de problèmes psychiques liées au travail. Par ailleurs et du point de vue financier, les dépenses liées au travail correspondent à  environ 3  points du PIB des pays européens.
Dans ce contexte, le 1er mai 2017, n'aura donc pas été l'occasion de fêter le travail, tel qu'on souhaiterait le voir se développer pour la société française et pour la santé des travailleurs. Cela dit, et pour finir sur une note encourageante, les conclusions de la récente mission parlementaire portant sur la reconnaissance du Burn out en maladie professionnelle, ouvre des perspectives pour tous les travailleurs et les personnels de santé au travail en dépassant le faux débat sur la reconnaissance, et en faisant des propositions concrètes, renforçant ainsi la politique de prévention en santé au travail.

Sources :

(1):https://www.franceculture.fr/emissions/le-billet-economique/decryptage-loi-travail-3-pourquoi-cette-reforme(2): Clot Yves, Le travail à cœur. Pour en finir avec les risques psychosociaux. La découverte, 2010.
(3): Christophe Dejours : entretien La Croix "On est plus intelligent après le travail" recueilli par Béatrice Bouniol.http://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/Christophe-Desjours--On-est-plus-intelligent-apres-le-travail-quavant-2017-02-27-1200827826?platform=hootsuite(4): https://www.sstrn.fr/actualites/parlons-travail-resultats-grande-enquete-cfdt(5) :http://social-sante.gouv.fr/IMG/pdf/rapport_ONS_2014.pdf(6): http://invs.santepubliquefrance.fr/beh/2015/23/2015_23_2.html


dimanche 23 octobre 2016

Coopération entre praticiens: pour une nouvelle dialectique en santé au travail.

Il y a quelques mois, le site Souffrance et travail publiait l'extrait d'un échange entre Jean Jaurès et Georges Clemenceau ayant eu lieu à la chambre des députés en juin 1906 (1). Son discours, suivi d'une joute oratoire entre les deux hommes, constitue un éclairage d'une actualité remarquable s'agissant du rapport entre ouvriers et dirigeants.

Parfois, la pensée politique s'enlise dans l'obstination à éviter toute élaboration ou transformation des tensions, produisant in fine, de la discorde sociale. L'éloquence de Jean Jaurès rend songeur. Sa rhétorique passionnée, sa capacité à décrire la souffrance des ouvriers et l'invisibilité de la violence qui leur est faite à travers les décisions injustes et aliénantes de leurs dirigeants, introduit le thème du visible et de l'invisible, mais également celui de la conception d'un lieu de débat, de délibération. Nous avions évoqué l'importance du lieu de coopération lors d'un précédent article et introduisons aujourd'hui la question du débat hors du lieu de travail, entre praticiens.
Yeux, Personne, Visage, PersonnesL'individu:unique,singulier,"Sujet".                                                                                             
Les penseurs modernes du travail tels que Chrisotphe Dejours, Yves Clos, Guy Jobert ou Alex Honneth qui décrivent la  dégradation de l’individu soumis aux nouveaux systèmes de travail gestionnaires nous ont appris par l'enquête de terrain, des analyses longitudinales, des recherches sérieuses et rigoureuses, que le rapport qui est entretenu avec le travail est riche et complexe. Parfois passionné, ambivalent, irrationnel, il ne répond, si on s'attache à l'analyser, à aucun ordre, aucune loi, ne serait-ce celle de la subjectivité du sujet et celle de l' investissement psychique dans des "objets", des espaces d'expression de soi (dont le travail) qui engagent bien entendu le corps dans son entier. Cette complexité noue et dénoue des liens qui sont autant de mouvements qui viennent questionner et forger notre identité personnelle et professionnelle.

La question de la subjectivité, tellement ignorée et mis à mal par de nombreux praticiens, est un cas d'école pour illustrer le fossé qui sépare les tenants de la clinique du travail, de ces mêmes praticiens qui se réfèrent peu à cette donnée et plus aux normes statistiques (nosographiques).
 Le problème est, qu'à force de ne plus s'entendre sur le champs sémantique, à force de ne plus parler la même langue, ce sont les patients qui se retrouvent au milieu du fossé, dépourvus et fragilisés.

Praticiens en santé au travail : créer des passerelles :

New York, Pont, Brooklyn, Manhattan Il existe cependant des voies possibles pour subvertir cette souffrance partagée par les praticiens à ne pas pouvoir travailler ensemble. La solution pourrait résider dans la coopération en innovant de nouvelles "voix" d'expression.
 Y a t-il un moyen de créer un espace d'échanges qui pourrait restituer la force symbolique de la métaphore ou d'une évocation poétique,(transcendant les querelles théoriques) soulignant les contradictions (rhétoriques) du réel pour les dépasser, telle une nouvelle dialectique?

Peut être que le dépassement de la règle prescrite (loin du réel) et sclérosante (n'offrant aucune piste de transformation, de création) pourrait être une solution, pour que médecins traitant; médecins du travail, médecins conseil, psychologues et/ou psychiatres puissent à nouveau, pour la restauration et le rétablissement des personnes dans leur intégrité psychique et physique, "s'entendre".
De cette manière, c'est la contribution à une œuvre humaine commune qui serait l'enjeu et non plus l'application aveugle des injonctions  souvent en retard et en décalage avec  les mouvements du réel et l'évolution de la société du travail.

jeudi 7 janvier 2016

Travail et santé mentale : le sens des maux.

La personne dont l'état de santé psychique est dégradée en raison de son rapport au travail, éprouve souvent ce mal dans la solitude et, contrairement aux lieux communs et autres interprétations psychologisantes, nous pensons que les raisons de son mal ne résident pas dans son hypothétique fragilité
Fragile, terme régulièrement employé pour  désigner ces personnes, schématisant le phénomène (le ramenant à l'antique opposition fort/faible) en le dénaturant.
Cette distinction, cette dialectique du fort et du faible ne tient pas. De nombreux arguments pourraient être opposés à cette allégation dont par exemple, les enseignements des cliniciens du travail comme Christophe DEJOURS ou Marie PEZE, qui nous apprennent que ceux qui sombrent ont été souvent les plus forts, les plus adaptables, les plus dévoués, les plus engagés dans leur travail.
Travail et santé mentale : le sens des maux.Au départ on trouve dans son travail un formidable et puissant vecteur de construction identitaire, on se reconnaît dans les valeurs, les missions, les objectifs fixés et le collectif représente une communauté de personnes avec qui nous cultivons ce terreau commun. Le rapport subjectif au travail impulse un double mouvement, celui de la reconnaissance dans la communauté et celui de l'accroissement de la singularité, car notre activité nous permet d'entretenir un rapport d'exclusivité avec l'objet même de notre travail. Identification, ou édification de l'identité, cette capacité d'agir sur le monde par le travail, de le transformer conduit également à nous transformer.

mercredi 7 octobre 2015

Souffrance au travail : "l'agir communicationnel"

Parmi les indicateurs et marqueurs objectifs de souffrance au travail, les études réalisées répertorient  entre autre, la dégradation des rapports sociaux dans lesquels on retrouve la relation à la hiérarchie, aux collègues, aux usagers. Associés à un conflit de valeurs (conflit éthique, qualité empêchée) et à l'absence d'espace de coopération, ces éléments réunis  peuvent dans certains cas aboutir à la  création d'une situation d'isolement professionnel. Différents ressorts peuvent alors être  à l’œuvre, comme les mécanismes de défenses, que nous avons évoqués lors d'un précédent article. Manifestations inconscientes du sujet lui permettant de préserver son intégrité psychique contre une agression réelle ou symbolique, ces mécanismes  opèrent lorsque le sujet a échoué à transformer la souffrance générée par les contraintes de l'organisation du travail par la ruse, l'imagination ou encore la sublimation, offrant dans ce dernier cas à la souffrance, un destin socialement valorisé.

 Pascale Molinier précise que "les défenses n’agissent pas sur le monde réel en particulier,

mardi 20 janvier 2015

Aliénation au travail, les chaînes invisibles.

La société du travail telle que nous l'avons décrite dans les précédents articles, peut-elle nous renseigner et produire de la connaissance nouvelle sur les rapports sociaux au sein de la cité?

Nous faisions les constats suivants: destruction des solidarités, clivage entre catégories socioprofessionnelles, organisation de la solitude au travail et effacement du soutien social par la suppression des espaces d'échanges et de coopérations.
Comme le dit Philippe Daveziès "..au cœur de leur activité, les salariés affrontent, de la façon la plus concrète, des questions politiques centrales de nos sociétés, celles qui concernent la tension entre les normes sociales et les normes du marché..."

Les règles de métiers comme les règles du vivre ensemble, semblent s'effriter, elles paraissent même nous échapper et se dérober sous le poids des lieux communs et de slogans distillés ici et là pour nous rendre intelligible le phénomène : "la crise est responsable" et finalement "l'histoire nous apprend que l'homme s'est toujours adapté aux changements"... infaillible.

dimanche 16 novembre 2014

3.2 millions de salariés touchés par le Burn-Out.

Il y a 40 ans Herbert J. Freudenberger écrivait : « En tant que psychanalyste et praticien, je me suis rendu compte que les gens sont parfois victimes d’incendie, tout comme les immeubles. Sous la tension produite par la vie dans notre monde complexe leurs ressources internes en viennent à se consumer comme sous l’action des flammes, ne laissant qu’un vide immense à l’intérieur, même si l’enveloppe externe semble plus ou moins intacte. »

jeudi 25 septembre 2014

Diminution du nombre de Médecins du travail : comment s'organisent les SST?

Les Services de Santé au travail  sont confrontés à une diminution du nombre de médecins du travail. Les régions PACA et Corse ne sont pas épargnées, comme le montre la pyramide des âges éditée par Présanse.
"Pour faire face à ce changement profond et durable ainsi qu’à l’évolution des attentes des entreprises et des salariés, les Services de Santé au Travail ont mis en place de nouveaux schémas de fonctionnement".

 http://www.presanse.org/article.php?laref=10&titre=l-equipe-pluridisciplinaire